Les Émotions : Ce Système d’Information Vital que Nous Avons Oublié. Chap III
CHAPTITRE III
En 2018, à l’époque où j’animais des conférences sur l’empathie et le rôle fondamental des émotions, j’espérais que nous nous acheminions vers une meilleure compréhension et une intégration plus fluide de celles-ci. Pourtant, un échange récent avec un jeune professionnel de la santé mentale m’a fait réaliser que ce n’est pas encore le cas.
Sans prétendre détenir la vérité absolue, une certitude s’impose : le regard scientifique et sociétal actuel sur les émotions mérite d’être revisité. Nous savons désormais, grâce aux recherches en neurosciences, qu’une partie significative de la population possède une sensibilité constitutionnelle accrue (hypersensibilité), ce qui implique des besoins émotionnels spécifiques souvent ignorés ou diagnostiqués à tort. Or, les émotions sont le socle même de l’empathie ; sans une connexion authentique à notre propre vie émotionnelle, il est impossible de ressentir véritablement celle d’autrui.
Pris dans un cycle d’intellectualisation incessante, où l’on analyse l’émotion plutôt que de la comprendre et de la vivre, cette empathie fondamentale nous échappe. Ce phénomène est amplifié chez les jeunes générations, où les études suggèrent un déclin de l’empathie, probablement corrélé à la digitalisation des relations humaines.
C’est pourquoi j’ai décidé de consacrer une série d’articles de blog à ce sujet. Bien que cela ne représente qu’une contribution modeste face à l’ampleur de la situation, j’espère ainsi apporter un éclairage utile.
Dans une société qui célèbre souvent l’intellect au détriment du ressenti, nous avons tendance à voir les émotions comme des parasites de la raison. Jusqu’en 2018, avec le soutien de l’association, j’ai tenté de rappeler (et je continue encore) une vérité fondamentale : sans émotions, nous ne serions tout simplement pas là. Loin d’être des faiblesses, elles constituent un système d’information sophistiqué, essentiel à notre survie et à notre lien social. Ci-dessous un bref extrait de son contenu.
Une fonction évolutive indispensable
Étymologiquement, le mot « émotion » vient du latin emovere, signifiant « mouvement vers l’extérieur ». Comme l’explique le document, l’émotion est avant tout un signal qui nous informe et nous pousse à agir. Elle n’est pas une fin en soi, mais un moteur.
Son rôle premier est double : assurer notre instinct de survie et garantir notre appartenance au groupe. Comme le souligne l’auteure : « Nous ne serions pas là aujourd’hui si nos ancêtres avaient vécu en solitaire ». Les émotions sont donc le ciment invisible qui permet la vie en communauté.
Le message caché derrière chaque émotion
Chaque émotion possède une fonction utilitaire précise et répond à un besoin spécifique. Le document dresse un panorama clair de ces mécanismes :
La Joie : Elle est la meilleure source de motivation. Son rôle est de pousser au partage et d’inciter à aller plus loin dans les relations. Elle signale un besoin satisfait.
La Tristesse :
Souvent mal perçue, elle est pourtant vitale. Elle pousse au retrait et au repli sur soi pour nous aider à nous adapter au changement. Elle signale une perte et exprime un besoin de réconfort.
La Colère :
Loin d’être uniquement destructive, elle fournit l’énergie nécessaire pour obtenir une réparation ou un changement face à une injustice. Elle révèle un besoin de compréhension.
La Peur :
Elle nous signale un danger ou une situation inconnue. En poussant à la fuite ou à la prudence, elle répond à un besoin d’être rassuré.
La Surprise :
Elle nous met en éveil face à la soudaineté d’un événement, signalant un besoin de temps de récupération.
Le Dégoût :
Il nous protège en nous poussant à rejeter ou éviter un danger, répondant au besoin de se tenir à l’écart.
L’Amour :
Défini comme l’expérience émotionnelle suprême, il nous invite à vivre l’ensemble de ces émotions.
L’hypersensibilité : une résonance accrue
Pour les personnes hautement sensibles (HSP), ce système d’information fonctionne en haute définition. Selon le modèle DOES d’Elaine Aron cité dans le document, ces individus traitent l’information avec plus de profondeur et possèdent une amygdale (siège des émotions instinctives) « plus en alerte ».
Si cela constitue un atout majeur pour comprendre les situations et développer l’instinct, cela comporte aussi des risques. La forte activité des neurones miroirs peut amener la personne hypersensible à « se faire des films » ou à basculer dans la sympathie plutôt que l’empathie. Dans ce cas, elle « se nourrit de l’émotion de l’autre sans le savoir », perdant la capacité de distinguer ce qui lui appartient de ce qui appartient à l’autre.
La question cruciale pour l’hypersensible devient alors : « Est-ce que ce que je ressens m’appartient ou ne m’appartient pas ? ».
Le piège de la sympathie et la solution de l’auto-empathie
Le document établit une distinction vitale entre deux attitudes :
La sympathie est une « réaction à l’émotion par l’émotion ». Le « Moi » intervient fortement (« Ah oui, c’est la même chose pour moi ! »), ce qui risque de créer une fusion et d’enlever à l’autre le droit de vivre sa propre émotion.
L’empathie est une « réaction à l’émotion par un comportement ». Il s’agit de comprendre l’autre sans subir son émotion, en restant connecté à soi-même.
Pour atteindre cette empathie saine, la clé réside dans l’auto-empathie. « Plus on se voit, plus on entend ce qui se vit en nous, plus il est possible de voir l’autre en tant qu’un Être ». Nos éducations, censures et blessures créent souvent des « verrous émotionnels » ou une « anesthésie » qui nous empêchent de voir les émotions comme un système d’information utile.
En pratiquant l’auto-empathie, on évite la contagion émotionnelle, on garde la bonne distance et on installe une stabilité propice à la compassion.
« Pourtant, sans empathie nous sommes foutus ». Réapprendre à écouter ces mouvements vers l’extérieur n’est pas une option, c’est une nécessité pour notre humanité »
Sources
- Aron, Elaine. Sensory processing sensibility (SPS) et modèle DOES.
- Rizzolati, Giacomo. Découverte des neurones miroirs (1990).
- Darwin, Charles (1872), James, William (1884), Watson, John (1919), Arnold, Magda (1960), Schachter, Stanley (1964).
- Lebreton, Philippe & du Sorbier, Patricia. 50 Exercices pour développer son empathie, Eyrolles, 2014.
- Rogers, Karl. Être vraiment soi-même, Eyrolles, 2012.
- Contributions de M. Pereira, Mme Elisabeth Haefli et Dre Marie-Lise Schläppy.